Par Mauricette BADJINA
Trois ans après la chute du régime d’Ali Bongo Ondimba, le Gabon célèbre ce dimanche 30 août 2026 la troisième édition de la Fête de la Libération. Depuis Makokou, le président de la République, Brice Clotaire Oligui Nguema, a livré un discours qui se voulait à la fois mémoriel et programmatique.
Loin de limiter le 30 août à la commémoration d’un changement politique, le chef de l’État entend désormais en faire le point de départ d’une transformation durable du pays.
« Le 30 août nous a rendu la liberté de choisir ; il nous impose désormais le devoir de réussir », a-t-il déclaré.
Une formule qui résume l’enjeu de cette nouvelle séquence : après la rupture institutionnelle de 2023, place désormais à la démonstration des résultats.
Makokou, symbole d’une autre histoire de la Libération
Le choix de l’Ogooué-Ivindo pour accueillir les célébrations n’est pas présenté comme un simple choix géographique.
Brice Clotaire Oligui Nguema a rappelé l’histoire de résistance de cette province, notamment durant la période coloniale, mais également son rôle dans les événements qui ont précédé le 30 août 2023.
À Makokou puis à Ovan, les mobilisations de femmes dénonçant la précarité économique et le sentiment d’abandon auraient constitué, selon le président, l’un des signaux annonciateurs du bouleversement politique.
Le chef de l’État leur a rendu hommage, estimant que cette période devait désormais laisser place au développement.
Dans cette perspective, il a dressé la liste de plusieurs infrastructures réalisées ou engagées dans la province : commissariat de Bouée, mairies d’Ovan et de Mékambo, salle polyvalente, marché de Mékambo, bâtiment administratif, BCEG, marché des femmes, logements, hôtel Ivindo Palace, ainsi que le lycée et l’internat de redressement de Maïga.
Le secteur de l’eau figure également parmi les priorités annoncées. La réhabilitation du château d’eau de Makokou et l’installation d’une nouvelle station de production d’eau potable d’une capacité annoncée de 100 m³ par heure devraient, selon le président, permettre de doubler la capacité actuelle.
La réhabilitation du lycée Alexandre Sambat et l’aménagement de certaines voiries de Makokou complètent cette liste.
Oligui Nguema a néanmoins reconnu que plusieurs chantiers demeurent inachevés. Il a notamment cité l’École des métiers du bois de Bouée, dont les travaux doivent reprendre, tout en saluant le démarrage du chantier du lycée de la Lopé.
Réformer l’État sans étouffer le dialogue social
Le deuxième volet du discours s’est concentré sur la réforme de l’État.
Pour Brice Clotaire Oligui Nguema, la transformation du Gabon ne peut être portée par la seule volonté présidentielle. Elle doit reposer sur des institutions solides, une administration efficace et des citoyens pleinement engagés.
Cette ambition intervient alors que plusieurs réformes administratives suscitent des interrogations et des tensions sociales.
Le président a donc appelé l’administration à davantage d’écoute et de pédagogie : écouter avant de décider, expliquer avant d’agir et corriger lorsque les réalités du terrain l’imposent.
Sur le front social, le chef de l’État a réaffirmé le respect du droit de grève et de la liberté syndicale, dans le cadre de la loi.
Mais le message adressé aux partenaires sociaux est également ferme.
« Le dialogue ne peut devenir le prétexte à la paralysie du pays, pas plus que l’autorité ne peut servir de prétexte au refus d’entendre », a-t-il averti.
Une manière de fixer les limites du dialogue social : ni immobilisme syndical, ni autoritarisme administratif.
Égalité devant la loi : le corporatisme mis en accusation
Autre ligne forte du discours : la responsabilité individuelle.
Le président a insisté sur la nécessité de soumettre tous les acteurs de la société aux mêmes exigences de responsabilité, qu’ils appartiennent au gouvernement, à la magistrature, aux professions juridiques, aux forces civiles ou militaires, au secteur de la santé, à la Fonction publique ou au monde économique.
« Le corporatisme ne doit pas prendre le pas sur la responsabilité », a-t-il martelé.
Le message est clair : la protection liée à l’appartenance à un corps professionnel ou à une institution ne saurait, selon le chef de l’État, devenir un obstacle à l’application de la loi.
Santé : 55 milliards de FCFA pour renforcer le système
La santé constitue l’une des annonces financières majeures de cette Fête de la Libération.
Le président a annoncé une enveloppe globale de 55 milliards de FCFA, destinée à répondre à plusieurs besoins du système sanitaire.
Sur ce montant, 44 milliards de FCFA seront consacrés au renforcement du plateau technique national. 6 milliards de FCFA doivent permettre la réouverture des restaurants dans les structures hospitalières, tandis que 5 milliards de FCFA supplémentaires sont destinés aux prestations de la CNAMGS.
Mais l’investissement public s’accompagnera d’une exigence de performance.
Oligui Nguema a demandé une amélioration de la qualité de l’accueil et des soins proposés aux patients. Il souhaite également davantage de transparence dans la gestion des recettes propres générées par les établissements sanitaires.
Une réflexion devra par ailleurs être engagée sur l’harmonisation des quotes-parts issues de ces recettes entre les structures hospitalières civiles et militaires.
Fonction publique : l’audit met en lumière de lourdes irrégularités
La réforme de la Fonction publique demeure l’un des dossiers les plus sensibles du quinquennat.
Selon les chiffres communiqués par le président, près de 62 % des dossiers examinés dans le cadre de l’audit engagé seraient en situation irrégulière et nécessiteraient une décision de l’administration.
Le chef de l’État a également évoqué des cas d’abandon de poste.
Ces constats doivent, selon lui, conduire à une profonde remise à plat du fonctionnement de l’administration publique.
Le cadre statutaire des agents publics est ainsi appelé à évoluer. Les conditions d’avancement et de reclassement devraient notamment être revues afin de privilégier des critères objectifs, transparents et équitables.
« Le mérite doit être notre boussole, et l’équité notre règle », a déclaré le président.
Derrière cette réforme se joue une question essentielle pour l’État gabonais : comment passer d’une administration perçue comme parfois marquée par les logiques de proximité et d’ancienneté à une administration davantage fondée sur la compétence et la performance ?
Jeunesse : la BCEG appelée à transformer le financement en résultats
Le président a également voulu envoyer un signal à la jeunesse et aux entrepreneurs.
La création de la Banque pour le commerce et l’entrepreneuriat du Gabon (BCEG) doit permettre, selon lui, de faciliter l’accès des jeunes aux financements grâce à des conditions préférentielles.
Mais le chef de l’État a dénoncé les comportements de certains bénéficiaires qui, après avoir obtenu un financement public, ne respecteraient pas leurs engagements de remboursement.
Le gouvernement entend donc renforcer les mécanismes de suivi et de contrôle.
Pour Oligui Nguema, l’entrepreneuriat ne peut fonctionner sans discipline financière. L’argent public destiné à soutenir les initiatives privées doit être considéré comme un levier économique et non comme une subvention sans contrepartie.
Patriotisme : le président veut installer de nouveaux réflexes
Dans la dernière partie de son intervention, le chef de l’État a élargi son propos à la question du patriotisme.
La levée et la descente des couleurs, mais aussi le port du pagne chaque vendredi, ont été présentés comme des symboles destinés à renforcer l’identité nationale et l’attachement à la Patrie.
Trois ans après le 30 août 2023, l’enjeu est donc désormais de transformer la mémoire de la Libération en une culture quotidienne de responsabilité.
« La date du 30 août est un jour de mémoire qui nous rappelle d’où nous venons, mais aussi un jour d’espérance qui nous dit où nous voulons aller », a rappelé le président.
De la Libération politique à la bataille de la performance
À Makokou, Brice Clotaire Oligui Nguema a finalement dessiné les contours d’un nouvel acte de son projet politique.
La première étape aura été celle de la rupture institutionnelle et de la restauration des institutions. La suivante devra être celle des résultats économiques et sociaux.
Santé, Fonction publique, infrastructures, entrepreneuriat, dialogue social et discipline collective constituent désormais les principaux fronts sur lesquels le pouvoir sera attendu.
Car trois ans après le 30 août 2023, la question n’est plus seulement de savoir ce que la Libération a changé.
Elle est désormais de mesurer ce qu’elle produit concrètement dans la vie quotidienne des Gabonais.
Le président a lui-même résumé cette ambition en une formule : « Le 30 août 2023 a forgé notre patriotisme et a fait de nous un peuple libre ; notre discipline fera de nous un grand peuple. »
Une promesse politique qui place désormais la réussite de la transformation du Gabon devant une exigence simple mais redoutable : faire des réformes annoncées des résultats visibles, mesurables et durables.

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